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Dans une lettre ouverte, Mathilde Steenbergen, directrice générale des établissements pénitentiaires et présidente par intérim du SPF Justice, lance un ultime appel.
La situation dans les prisons belges est devenue critique, tant pour le personnel que pour les personnes détenues.

Lettre ouverte – Nos gens méritent votre courage

Aujourd’hui, nos prisons comptent près de 13 700 personnes détenues. 672 d’entre elles dorment à même le sol.
Nous incarcérons 2 600 personnes de plus que ce pour quoi le personnel est prévu.
Chaque mètre carré est occupé. Le système craque de toutes parts.

Peut-être que ces chiffres d’un noir profond vous laissent indifférent. Peut-être que la dure réalité qu’ils recouvrent ne peut être pleinement comprise que par celles et ceux qui y sont confrontés au quotidien. 
En tant que directrice générale de l’administration pénitentiaire, en tout cas, ils m’empêchent de dormir.

Dans aucun autre secteur nous ne tolérerions qu’un système soit à ce point surchargé. Et c’est uniquement dans l’exécution des peines que nous restons aussi aveugles, et aussi superstitieux, quant à ce qui fonctionne ou non.

Des moyens supplémentaires pour construire et rénover sont nécessaires, mais ils sont loin d’être suffisants. 
Les choix structurels font défaut. Même les mesures d’urgence destinées à alléger la pression ne produisent pas les effets attendus.

À l’approche des fêtes, j’espérais tant pouvoir offrir une lueur d’espoir aux agents et agentes, ainsi qu’aux personnes détenues. Pas du luxe. Pas de fanfares. Juste un signal : cela nous importe.

Ces derniers mois, nous avons tiré la sonnette d’alarme, mené des actions et interpellé la presse. Non pour nous plaindre, mais pour pouvoir continuer à faire notre travail. 
Pour éviter que le système ne s’effondre. Pour éviter qu’il n’y ait des morts. Car ce risque est aujourd’hui bien réel. Pas hypothétique.

Nos prisons reposent sur des femmes et des hommes de chair et de sang. Sur des personnes qui veulent contribuer à davantage de sécurité pour vous et vos proches. Sur des professionnels qui savent que la détention doit avoir un sens pour être efficace. Car à la sortie de prison, il faut aller mieux qu’avant.

Aujourd’hui, travailler en prison signifie être confronté chaque jour à des choix impossibles. Les agents et agentes n’ont d’autre option que de piétiner la loi. Ils doivent enfermer des personnes dans des conditions qu’ils jugent eux-mêmes inhumaines. 
Ils comprennent la colère des personnes détenues, mais en subissent de plus en plus souvent les effets. 

Sur le terrain, la question n’est plus de savoir s’il y aura de la violence, mais quand le personnel en subira les coups. À bout de force, il voit pourtant chaque jour de nouvelles personnes détenues arriver.
Faut-il s’étonner que tant d’agents et agentes se sentent abandonnés ? 

Le minimum qu’ils méritent, c’est que les responsables politiques ne détournent pas le regard, qu’ils les prennent au sérieux et qu’ils fassent preuve du courage nécessaire pour inverser la tendance.

Je mesure combien il est difficile de faire des choix politiques allant à l’encontre de l’opinion publique. 
Beaucoup d’entre nous s’accrochent obstinément à l’illusion selon laquelle une peine n’est jamais assez sévère. Que seule « la ligne dure » serait efficace. 
Cela sonne viril, mais ne produit guère plus qu’un faux sentiment de sécurité.

La recherche scientifique montre depuis des années ce qui fonctionne réellement : incarcérer moins, moins longtemps, mais mieux. Investir dans l’accompagnement, des conditions humaines et la réinsertion. Cela renforce la sécurité et coûte moins cher. Pourtant, nous continuons à privilégier la répression et la vengeance, sur la seule base de l’émotion, en ignorant ce qui est prouvé.

Permettez-moi donc une suggestion : pendant ces fêtes, mettez quelque chose d’autre au menu. Une dose d’empathie, par exemple.

Lorsque vous prendrez place autour de votre table de fête habituelle, vous parlerez sans doute de sujets plus agréables que la surpopulation carcérale. Mais si ce thème venait à surgir, j’espère que vous pourrez, vous aussi, y apporter un peu d’humanité. Afin que le débat de société acquière enfin la nuance qu’il mérite.

À celles et ceux qui siègent à la table du gouvernement, je souhaite avant tout une généreuse dose de courage politique. Car ce que nous servons aujourd’hui aux prisons laisse plus qu’un arrière-goût amer. C’est dangereux. Dangereux pour celles et ceux qui vivent et travaillent entre ces murs, et, en définitive, pour l’ensemble de la société.

La sécurité a toujours figuré en tête de votre agenda. Joignez les actes à la parole et prenez aujourd’hui des décisions susceptibles de sauver des vies demain. Même si ces recettes semblent, à première vue, moins appétissantes. Votre priorité absolue est de maintenir ce pays sûr et en bonne santé.
Les milliers de professionnels qui s’y emploient chaque jour dans nos prisons méritent votre soutien. 
Montrez-leur que vous êtes à leurs côtés.

Enfin, je suis consciente que vous gouvernez dans un contexte de pression budgétaire sans précédent. Mais faire les bons choix aujourd’hui signifie aussi que la Justice pourra réaliser des économies à long terme. Pour que le système pénitentiaire ne se contente pas de survivre, mais devienne, à l’avenir, performant. Fondamentalement, nous voulons toutes et tous la même chose : un pays sûr et un budget sain. Si nous avons la possibilité d’atteindre ces deux objectifs, pourquoi la laisser passer ?

Mathilde Steenbergen
Directrice-générale des établissements pénitentiaires
Présidente a.i. du comité de direction du SPF Justice